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Textes du catalogue de l'Exposition Aux confins de l’univers

PRÉFACE

L'art, langage universel, reflète l'âme multiple d'Anna Filimonova. Sa peinture, en éternel renouvellement, est l'aventure de sa vie. Elle chevauche à travers les civilisations et les disciplines. A toutes ses étapes, elle l'interpelle, la séduit. Tour à tour Anna, dans son sillage, s'évade dans l'éphémère ou s'immerge dans la réalité concrète.

De son enfance sous les brumes irisées de la Neva, Anna Filimonova préserve l'harmonie estompée.
Des perspectives admirables de Saint-Pétersbourg, elle retient l'amour de la ville et, au-delà de la cité, la quête d'une Jérusalem céleste.
De sa formation à l'Académie de l'URSS, elle adopte la rigueur de la composition, et de l¹aquarelle, sa première discipline, elle préserve la spontanéité évanescente.
De son adolescence et de la perestroïka, temps de contradictions, de luttes et de mutations, relatés dans sa thèse soutenue auprès de l'université de Paris sur "La peinture subversive pendant les derniers temps de l¹URSS", elle retient la constance, le goût de l'effort, de l'aventure, du combat pour un idéal personnel, esthétique et humain où l¹individu est roi et l¹artiste est libre.

Premier prix d'aquarelle soviétique, envoyée en France avec une bourse d'un an à la Cité internationale des Arts de Paris, Anna découvre de son merveilleux atelier face à l'Île Saint-Louis l'Occident qui la métamorphose. Dès lors elle passe de la peinture à l'eau à la peinture à l'huile, du paysage estompé à la couleur vive. Paris devient sa seconde ville. Sa lumière irisée captive ses toiles. Anna s'enivre dans un tourbillon planétaire qui ravit son cœur. Et déchirée par les ruptures entre les hommes, les contrastes entre les peuples, leurs contradictions, assaillie par les chaos et les pressentiments, elle peint la Seine, le Sacré-Cœur, la tour Eiffel et les labyrinthes de la ville. Par petites touches irisées, dans le désordre de la mutation, de la métamorphose, elle construit une trame arachnéenne qui tend vers une réconciliation.

Mais là ne s'arrête pas sa quête de cité universelle. Anna plonge bientôt dans New York, qui lui arrache des instants passionnés. Elle y découvre l'amour qui la ramène à Paris. Depuis, son pendule oscille entre les bords de la Seine et ceux de la Neva. Elle peint non seulement des paysages urbains colorés, malicieux, inhabités, mais aussi des silhouettes, des êtres chers, des rêves aux formes symboliques traversés de chevaux, de girafes et d¹oiseaux. Ses touches chromatiques évoquent et mêlent les cultures. A l'ombre des bulbes orthodoxes et des dômes étincelants du catholicisme, elle  brasse les religions et transcende les particularités dans un vaste élan créateur. Puis revenant sur terre, des fleurs retiennent le souffle d'Anna; des musiciens penchés sur leur piano ou leur instrument attirent son regard.

Au-delà de son foyer où elle trouve l'équilibre et la vie, au-delà du cercle de ses amis où elle rayonne grâce au langage virtuel d'Internet, Anna Filimonova plonge avec tout son être dans le beau rédempteur qui transcende les éternelles contradictions humaines.

Béatrice de Andia,
Délégué général à l'Action artistique de la Ville de Paris



Aux confins de l'univers

A l'instar du "Pèlerin", sûrement l'une de ses oeuvres phares, la peinture d'Anna Filimonova procède ontologiquement de son irrépressible envie de voyage en même temps qu¹elle y invite. L'histoire commence en 1967, sous les meilleurs auspices. Ceux d¹une nuit blanche de Saint-Pétersbourg, pour quelque temps encore Leningrad. Enfance heureuse vécue sous le sceau des arts, à deux pas du mythique musée de l'Ermitage ; très tôt elle y découvre les collections de l'école classique française : Poussin, Chardin... Dès sept ans, Anna peint ses premières aquarelles sous l'enseignement de son professeur, digne héritière de Billibine, célèbre peintre symboliste russe. L'apprentissage de la langue française continue de se forger au gré de ses passions pour Manet, Degas, Dufy. Dans l'Union soviétique du début des années 80, le temps semble s'être figé pour l'éternité. Aussi pour tromper l'ennui, Anna dessine et déjà rêve de Paris. Bientôt elle intègre les Beaux-Arts. Afin de parfaire ses connaissances, mais surtout pour rencontrer des Français, contre un peu d'argent de poche, elle est guide interprète des musées de la ville. Lorsque Brejnev, que tous pensaient immortel, s'éteint, enfin le pays peut s'extirper d'une lourde chape de silence et s'ouvrir à la prospérité. C'est l'époque de la perestroïka, période de grande liberté pour tous les Russes.
Anna Filimonova choisit de devenir volontairement peintre du Ballet Kirov, elle y décrit en peinture la vie des musiciens et des danseurs du célèbre opéra. Ici va s'édifier en elle une étrange collusion entre les deux arts au point que plus tard, découvrant Monet à l'Orangerie des Tuileries, l'intensité des émotions est telle qu'à la vision des toiles elle est persuadée d¹entendre de la musique. En fait elle est prise de synesthésie, phénomène méconnu de confusion de la perception des sensations. La découverte de Chagall lors d'une rétrospective à Moscou est un autre choc, elle en rêve la nuit ; ni figuratif ni abstrait mais adepte des symboles, il lui montre une voie, autre que celle du seul réalisme académique, vers plus de liberté créatrice.
Nous sommes en 1992, les portes de la Russie natale s'ouvrent en grand. Fraîchement diplômée des Beaux Arts, l'impétrante obtient une bourse du gouvernement français et peut enfin assouvir son immense envie de voyages. D'abord Paris, qu'elle adore, ses musées, son architecture, sa lumière : "Paris au petit matin serait comme un petit chat noir trempé dans du lait". Elle aime s'imprégner d'impressions visuelles, la métropole en regorge : couleurs, ombres et lumières, de l'étoffe chatoyante des étals chamarrés de Montmartre à la crasse de certains quartiers, tout cela se mélange, incoercible. Puis viennent d'autres voyages : Rome, Athènes... et surtout New York, la mégapole dont le fracas la fascine.
Passer d¹une ville à l'autre par la magie de la peinture se fait instantanément, grâce à un taxi jaune injecté dans la toile ou d¹un pont jeté sur un fleuve entre deux rives, deux quartiers, deux villes, deux mondes... insécables.
L'idée même de vitesse est très importante et s¹explique sans doute par la trop longue léthargie de son enfance brejnévienne. Elle aime passer d'un quartier, d'une ville à l'autre, le monde n'est plus qu¹une immense mégapole où s¹entrecroisent dans un ciel turquoise toutes les tours des grandes capitales pour devenir une immense Babel. Aujourd¹hui Anna aime à reproduire ce brassage culturel dans son appartement parisien avec vue imprenable sur la place de Clichy rugissante, non loin de la rue des Moines. Elle renoue ici plusieurs fois par an avec l'ambiance éclectique des salons russes cosmopolites du début du siècle où peuvent se retrouver en toute liberté des artistes de tous horizons culturels et nationaux.  
La peinture d'Anna Filimonova contient aussi sa part d'ombre, la ville se fait parfois menaçante, interlope, nimbée d'une lueur mystérieuse, un peu à la manière de Gustave Moreau, mais un cheval, puissant symbole du guideur d'âmes bondit aussitôt vers plus de clarté.
Dans cette autre toile appelée "Amours urbains", le monde est placé conjointement sous l'égide du cheval et de la girafe, mariage ici de la force avec l'innocence.
Les images s¹entrechoquent à très grande vitesse, de ce chaos naît l'harmonie, pas la souffrance. L'artiste ne reniant en rien la peinture de salon, tout comme Matisse, aime à penser que l'observateur amateur d¹art puisse, assis dans un fauteuil, contempler ses toiles... apaisé. Son travail reste sans cesse à l'affût de ce qui ne lui ressemble pas, guidé par une dialectique qui en fin de compte n¹emprunte que le seul chemin possible, celui, vertueux, de la tolérance dont parlaient déjà les Anciens grecs. Dans "le Pèlerin", à l'aide de son bâton devenu pinceau, l'artiste guide le profane tout au long de sa théophanie ou quête spirituelle initiatique à travers les cités babyloniennes au-delà des cultures et des races. Ici plus besoin de pont, le peintre se fait passeur à la découverte des lointaines contrées, tandis qu'un arbre solidement enraciné rappelle l¹importance des origines. Le cheval est aussi jument, alors matrice souveraine portant en elle le lait et la langue maternelles. Diplômée en philosophie de l¹art et initiatrice d'un colloque Internet intitulé "Les origines et la nationalité dans la formation de l'identité de l'artiste d'aujourd'hui", Anna Filimonova s'étonne du peu d'importance que certains accordent à l'influence des racines sur leur travail.
Aussi nous rappelle-t-elle ici avec talent le pouvoir surnaturel qu'a l'artiste de se diluer dans sa peinture, devenant sans renier ses origines la citoyenne d'un art n'ayant pour seules frontières que les confins de l'univers.

Geoffroy de Villepin

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